Billet d’humeur #4 :

Une histoire de plume

C’est terrible une page blanche. Vous avez une foule de choses à retranscrire, des tas d’émotions à décrire, des sentiments à partager, des fragments de beauté à mettre en lumière, le monde à refaire mais rien… le vide. A peine s’interroge-t-on sur le « Comment commencer ? » que le trouble s’installe. Il faut dire qu’on n’a pas cessé de nous le répéter au bahut, l’introduction, c’est le plus important, c’est l’accroche, c’est la phrase qui va scotcher votre lecteur ou, au contraire, le faire fuir. Attendez, ne partez pas… je vais trouver, je vous le jure…

C’est une position compliquée quand même. Je ne sais pas si vous vous en rendez compte ? Il faut que j’étale mes pensées, là, comme ça, devant vous. C’est un peu comme se mettre à nu lors d’une première nuit. On ne sait pas trop sous quel angle se présenter, si on doit tout donner ou si on doit en garder un peu de coté pour plus tard, si on s’affranchit de sa timidité ou si on en joue. On veut que ce soit beau, sincère, authentique, un brin sauvage mais pas trop car il y a la beauté du moment par-dessus tout et les yeux d’autrui qui se figent sur vous. Puis, il y a l’amour… ou pas. L’acte n’en est pas moins désagréable…

Même si je rate mon entrée en matière, que vous me jetez des pierres, l’acte d’écriture ne sera pas pour autant un échec. Après tout, être détesté, c’est déjà attiré l’attention sur soi. Les enfants le comprennent d’ailleurs très bien. Pourquoi croyez-vous que votre petit dernier vous jette tous vos plus beaux vinyles par terre ? Si vous vous courbez, au final, comme le disait René Char, vous aimez encore.

Enfin bon, je parle, je digresse et je n’ai toujours pas commencé mon billet d’humeur. J’en vois déjà qui s’agacent devant leur écran… Arrêtez de gigoter, ça me déconcentre !

Vous voyez, c’est ça aussi que j’apprécie lorsque j’écris, le calme, le recul sur les choses. C’est comme si vous vous placiez dans un espace temps isolé, comme si vous parveniez à bloquer dans la trame du papier tous les aspects les plus éphémères et les plus transitoires du monde qui vous entoure, juste par la toute puissance de l’alignement des lettres. Comment les gens peuvent-ils ne pas croire à la magie quand nous possédons cet acte d’intemporalité ? Nous sommes au XXIème siècle et nous pouvons à travers des mots ressentir ce que vivait Rimbaud à la vue du soleil allé avec la mer, nous pouvons contempler la grandeur du dépeuplement de Lamartine alors que le manque s’installe, nous pouvons aimer Elsa avec Aragon, fumer le haschich de Baudelaire et divaguer avec lui. Chacune de ces pensées écrites sont des piliers et font partie d’une architecture émotionnelle exceptionnelle. Au final, c’est se sentir un peu comme un architecte dans un grand édifice de verre où tout est transparent, où tout s’imprime sur du verre pour être capté par les autres.

Vous comprenez maintenant tout ce poids que je porte sur mes épaules quand je me décide à prendre la plume. Quand on évolue dans une maison de verre, on a beau être le plus habile des albatros, on risque toujours de se prendre une vitre, la votre. Mais ouvrez la fenêtre, laissez entrer l’oxygène et vous verrez comme un oiseau peut être surprenant et vous envoler vers des destinations inhabituelles. Dans l’antre rétinien, sous les cils noirs et les ecchymoses, chaque albatros porte en lui un océan, une mer blanche, une feuille à remplir.

© Aline Boussaroque

MES AUTRES PENSÉES